Par Abdelrafii Hamdi
La lutte contre la corruption n’est plus un simple slogan électoral. Elle est devenue la langue d’une génération entière qui considère que la force d’un État ne se mesure pas seulement à la taille de ses projets — qu’elle salue et dont elle est fière — mais aussi à sa capacité à se contrôler et se remettre en question.
C’est pourquoi la nouvelle génération exige que la justice soit d’abord un système administratif avant d’être un jugement judiciaire.
Pourtant, lorsque les jeunes réclament une meilleure gouvernance, ils ignorent souvent qu’au sein de chaque ministère existe un organe censé être la pointe de la lance dans ce combat : l’inspection générale.
Un organe conçu pour la surveillance, le suivi, l’enquête et la reddition des comptes, mais qui, dans la réalité, vit dans l’ombre — né faible, avec des rôles effacés, comme s’il n’existait que pour rappeler ce qui aurait dû être.
Dans l’architecture administrative, l’inspecteur général est un haut fonctionnaire directement rattaché au ministre, tout comme le secrétaire général. Il est légalement habilité à mener les enquêtes et à rédiger les rapports que le ministre lui confie.
Mais, en pratique, le véritable détenteur du pouvoir administratif est le secrétaire général, qui bénéficie d’un rang supérieur de fait et de larges prérogatives. Même les moyens logistiques et humains de l’inspection générale ne lui sont accordés qu’avec son autorisation, puisqu’il est responsable de la gestion financière et administrative du ministère — alors même qu’en théorie, il est soumis au contrôle de l’inspecteur général, si le ministre en décide ainsi.
Ainsi, l’organe de contrôle devient prisonnier de celui qu’il est censé surveiller, et l’inspection générale se transforme en un service administratif limité, dépourvu de moyens et d’indépendance.
Je me souviens très bien d’un épisode révélateur, il y a plus de quinze ans, lorsque feu Abdelaziz Benzakour, tout juste nommé Médiateur du Royaume, nous avait invités, nous les inspecteurs généraux des ministères, à une rencontre.
La réunion avait commencé dans une atmosphère conviviale avant de se transformer en miroir des faiblesses structurelles du système, lorsque le Médiateur se mit à dénoncer le manque de réactivité des ministères face aux plaintes des citoyens transmises par son institution.
En l’écoutant parler avec une voix mêlant fermeté et sagesse, j’ai ressenti le besoin de lui dire la vérité. Et, en tant qu’inspecteur général en exercice à l’époque, je lui ai déclaré :
> « À mon avis, Monsieur le Médiateur, le problème ne réside ni dans votre volonté ni dans votre gestion, mais dans l’intention des ministres et dans l’architecture décisionnelle des ministères.
Vous adressez vos correspondances aux ministres, qui les transmettent aux inspecteurs généraux, lesquels les renvoient aux directeurs centraux — tous placés sous l’autorité du secrétaire général. Ainsi, toutes les réponses passent par le filtre administratif, non par celui de la justice administrative.
Dès lors, soit les inspections générales disposent d’une réelle indépendance, soit vos interlocuteurs directs devraient être les secrétariats généraux. »
Un silence pesant envahit la salle. Plus tard, lors du déjeuner, Me Benzakour me glissa, avec son sourire calme :
> « Si Hamdi, est-ce à moi de dire au Chef du gouvernement comment organiser son administration ? Je travaille dans le cadre du texte existant. »
Cette phrase n’était pas une réponse diplomatique, mais un diagnostic précis de la réalité de nos institutions : des textes avancés, mais des pratiques rétrogrades ; des pouvoirs inscrits dans la loi, mais des volontés absentes.
Quinze ans ont passé, et le tableau n’a guère changé. À l’exception des inspections générales de l’administration territoriale et des finances, qui jouissent d’un statut particulier, les autres inspections fonctionnent encore avec des moyens dérisoires, des compétences limitées et sans vision commune.
Coincées entre le ministre souvent absent et le secrétaire général omniprésent, elles manquent à la fois des ressources nécessaires pour enquêter et de l’autonomie indispensable pour agir. Leurs rapports finissent souvent archivés au lieu d’être des leviers de réforme.
Cette inefficacité du système de contrôle et de reddition des comptes, dont les inspections générales sont la pierre angulaire, a contribué à l’érosion de la confiance dans l’administration publique.
Quand le citoyen, surtout le jeune, sent que les institutions n’écoutent pas et ne bougent pas, il se tourne vers l’espace virtuel pour exposer ses doléances, transformant sa douleur individuelle en cause collective.
Ainsi, la génération Z s’est retrouvée face à une administration fermée et des plateformes ouvertes : des organes d’inspection invisibles, mais un monde numérique qui écoute et amplifie.
Ce que nous voyons aujourd’hui sur les réseaux n’est pas un simple élan de rébellion juvénile, mais le résultat naturel de l’absence d’institutions de contrôle fortes et crédibles.
À l’inverse, plusieurs pays ont su faire de leurs organes de contrôle des piliers de la confiance publique.
En France, l’Inspection générale de l’administration dispose de pouvoirs interministériels et rend compte directement au Premier ministre.
Au Canada, les inspections relèvent du Parlement via le Bureau du Vérificateur général, garantissant ainsi leur indépendance.
Au Royaume-Uni, la loi oblige les administrations à publier régulièrement leurs rapports d’inspection interne, considérés comme des documents de confiance publique.
L’ancien président de la Banque mondiale, James Wolfensohn, résumait cette philosophie en disant :
> « Lutter contre la corruption, ce n’est pas nettoyer les institutions, c’est reconstruire la confiance du peuple dans l’État. »
Repenser le rôle des inspections générales et renforcer leurs pouvoirs au lieu de les abolir n’est donc pas un simple acte administratif, mais une décision à la fois politique et morale.
Car doter ces organes de moyens, de compétences et d’indépendance constitue le véritable point de départ pour bâtir un État qui se juge lui-même avant d’être jugé par ses citoyens.
Ce ne sont pas les ennemis de l’État qu’il faut craindre, mais ses propres institutions quand elles se taisent alors qu’elles devraient parler.
Car, quand les organes de contrôle se taisent, la rue finit par parler à leur place.










