– Par Fouad Boujbir, chercheur en sciences du management (spécialisé en management public et politiques publiques)
*Introduction/ L’illusion de l’abondance et l’avènement du dessalement*
Il arrive parfois qu’une embellie conjoncturelle masque une fragilité structurelle. L’histoire économique regorge de ces moments où l’amélioration passagère d’un indicateur a retardé une réforme pourtant inéluctable. La situation hydrique actuelle du Maroc relève précisément de cette zone grise : ni catastrophe imminente, ni retour à la normalité.
Avec un taux de remplissage des barrages qui remonte autour de 75 %, et des précipitations hivernales abondantes récemment déclarées comme mettant fin à une sévère période de sécheresse de sept ans, le pays respire. Mais il ne guérit pas. Car derrière ces chiffres se cache une réalité autrement plus profonde, c’est que le Maroc demeure structurellement en situation de stress hydrique, avec une disponibilité en eau par habitant en chute libre sur plusieurs décennies.
Ce qui a profondément transformé l’équation hydrique marocaine, et qui s’impose désormais comme une donnée stratégique incontournable, ce n’est pas seulement le cycle des pluies, mais l’essor spectaculaire de l’eau non conventionnelle : le dessalement de l’eau de mer. Aujourd’hui, le Royaume compte 17 stations de dessalement en service, avec une capacité d’environ 350 millions de m³ par an. Quatre autres usines sont actuellement en construction, qui ajouteront environ 540 millions de m³ d’ici 2027, et plusieurs autres sont programmées, avec pour objectif d’atteindre 1,7 milliard de m³ de capacité annuelle d’ici 2030.
Dans ce contexte renouvelé, la tentation est grande de célébrer. Elle serait pourtant une erreur stratégique. Comme l’écrivait Fernand Braudel, « les événements sont l’écume de l’histoire, et les structures, elles, en sont le fond ». Or, la structure hydrique du Maroc n’a pas changé, elle s’est transformée. Le dessalement ne remplace pas la pluie, mais il redéfinit l’accès à l’eau, en introduisant une ressource nouvelle, coûteuse et géopolitiquement significative.
C’est précisément ce moment qu’il faut saisir pour repenser en profondeur la stratégie agricole nationale, non plus à partir des seuls objectifs de production, mais à partir de la contrainte hydrique et des capacités émergentes du dessalement. Cette contrainte est désormais pivot dans l’économie nationale, impactant non seulement l’agriculture, mais aussi l’énergie, l’urbanisation, et la géopolitique régionale.
Cette orientation n’est pas étrangère à la vision stratégique portée par Sa Majesté le Roi Mohammed VI, que dieu l’assiste, qui n’a cessé, dans ses discours, d’insister sur la sécurité hydrique comme pilier de la souveraineté nationale, appelant à une gestion rationnelle, solidaire et prospective de l’eau, en particulier dans le monde rural. La réforme agricole à venir ne peut être que le prolongement cohérent de cette orientation royale, une orientation qui intègre désormais l’eau de mer comme une ressource stratégique, et non comme un pis-aller technologique.
*I/ Une stratégie agricole historiquement décorrélée de l’eau*
Depuis près de deux décennies, la politique agricole marocaine s’est structurée autour de deux grandes matrices : le Plan Maroc Vert puis la stratégie Génération Green. Ces politiques ont permis des avancées réelles, à savoir la modernisation des filières, la hausse des exportations, la montée en gamme de certaines productions, et la structuration de l’agribusiness.
Mais le rapport de la Cour des comptes met en lumière une faille majeure, presque originelle : l’insuffisante indexation des choix agricoles à la disponibilité réelle de la ressource hydrique, qu’elle soit conventionnelle ou non. Les bassins déficitaires ont vu fleurir des cultures fortement consommatrices d’eau, agrumes, pastèque, fourrages intensifs, souvent sans tenir compte des contraintes hydriques naturelles. Cela a accentué les pressions sur les nappes et sobrexploité les ressources souterraines.
Ce paradoxe, produire plus là où l’eau manque, révèle une conception productiviste de l’agriculture, héritée d’un imaginaire de rattrapage économique, où l’eau est perçue comme un simple input technique, mobilisable à volonté, et non comme une limite stratégique. Le dessalement, s’il est une ressource supplémentaire, ne peut ni effacer cette faille historique ni remplacer une stratégie intégrée de gestion territoriale de l’eau.
*II/ Le mirage de l’efficience : quand la modernisation consomme plus qu’elle n’économise*
L’un des apports majeurs du rapport de la cour des comptes réside dans sa démystification du discours sur l’efficience hydrique. Le recours massif à l’irrigation localisée, notamment le goutte-à-goutte, a été présenté comme une révolution salvatrice. Dans les faits, les gains d’eau ont souvent été neutralisés, voire annulés par l’extension des superficies irriguées.
Le dessalement, pour sa part, apporte une ressource abondante en eau mais à un coût énergétique et financier élevé. Gouverner cette eau ne consiste pas seulement à la produire, il s’agit aussi de l’intégrer dans une stratégie où chaque mètre cube dessalé trouve sa place optimale, qu’il serve les besoins urbains ou soutienne des cultures stratégiques. Sans régulation et sans arbitrage territorial, l’efficience technique se retourne en accélérateur d’usages inefficaces.
*III/ Gouvernance éclatée et myopie territoriale*
À cette faille technique s’ajoute une faiblesse institutionnelle. La gestion de l’eau agricole au Maroc souffre d’une gouvernance fragmentée, où les politiques de l’eau, de l’agriculture, de l’énergie et de l’aménagement du territoire évoluent en silos.
Le développement du dessalement rend cette fragmentation encore plus coûteuse. Les choix d’emplacement des usines, leur intégration énergétique (plutôt vers les renouvelables), et leurs usages prioritaires (urbains, agricoles, industriels) exigent une coordination stratégique intersectorielle rarement atteinte dans les structures actuelles.
Comme l’a démontré la politologue et économiste, Elinor Ostrom, prix Nobel d’économie, les ressources communes ne peuvent être durablement gérées sans institutions adaptées à leur échelle naturelle. Le bassin hydraulique n’est pas un découpage administratif : c’est une réalité physique, sociale et économique. Le dessalement, quant à lui, impose l’échelle littorale comme un nouveau nœud de gouvernance : littoral, régions agricoles adjacentes, infrastructures énergétiques.
*IV/ Pourquoi le moment présent est décisif*
Réformer en période de pénurie extrême conduit toujours à des décisions brutales. Réformer en période d’illusion d’abondance conduit à l’inaction. Réformer dans une phase intermédiaire, comme celle que traverse aujourd’hui le Maroc, avec une ressource dessalée en expansion, mais des contraintes hydriques encore fortes, permet l’arbitrage.
Accroître la production dessalée, passant de quelques centaines à près de 1,7 milliard de m³ par an d’ici 2030, est un pari audacieux, qui requiert une vision stratégique claire : comment cette eau s’articule-t-elle avec les besoins agricoles nationaux ? Comment arbitrer entre usages urbains, industriels et agricoles ? Comment internaliser ces décisions dans une gouvernance de bassin holistique ? Répondre à ces questions aujourd’hui évitera des crises futures bien plus coûteuses.
*V/ Changer de question : de « que produire ? » à où et avec quelle eau ? « *
Le cœur de la réforme n’est pas technique, il est conceptuel. Il s’agit de substituer à une agriculture uniforme une agriculture territorialisée, différenciée, indexée au bilan hydrique réel de chaque bassin, et intégrant les apports du dessalement dans les zones littorales.
Dans les bassins excédentaires ou quasi équilibrés, où l’eau traditionnelle reste suffisante, la priorité doit être donnée à la valeur ajoutée plutôt qu’aux volumes, avec des garde-fous stricts quant à l’accès à l’eau dessalée. Dans les bassins sous tension maîtrisée, la stabilisation des superficies et la reconversion progressive des cultures hydrovore deviennent des impératifs, complétés par l’acheminement ciblé d’eau dessalée pour les usages essentiels. Dans les bassins structurellement déficitaires, il faut assumer un choix clair, une agriculture de résilience, soutenue par l’eau dessalée quand nécessaire, mais centrée sur des cultures à faible intensité hydrique.
Ce basculement implique un courage politique certain, car il touche à des intérêts établis. Mais comme le rappelait Max Weber : « la politique est la lente et forte perforation de planches dures ».
*VI/ Réformer les instruments*
Aucune réorientation ne sera crédible sans une refonte des instruments publics. Les subventions agricoles doivent cesser d’être aveugles et intégrer les coûts réels de l’eau dessalée, en les associant à des critères de compatibilité bassin-culture et à l’impact social local.
La gouvernance doit évoluer vers des conseils agricoles de bassin et littoraux interconnectés, associant agences hydrauliques, autorités agricoles, collectivités territoriales et acteurs de l’énergie.
Enfin, la transparence devient un outil stratégique, publier annuellement les bilans hydriques par culture, par bassin, et par usage dessalé n’est pas un luxe technocratique, mais une condition de la responsabilité collective.
*Conclusion /L’eau comme limite fondatrice, dessalement inclus*
L’eau n’est plus un facteur parmi d’autres. Elle est devenue la limite stratégique autour de laquelle doit s’organiser l’ensemble du modèle agricole marocain. Et dans ce nouvel âge de la gestion hydrique, le dessalement de l’eau de mer ne peut être pensé comme un supplément d’eau isolé : il doit être intégré dans une vision géoéconomique globale, articulant agriculture, énergie, industrie, et aménagement du territoire.
Le rapport de la cour des comptes a posé un diagnostic lucide. La situation hydrique actuelle, enrichie des nouvelles possibilités offertes par le dessalement, offre une respiration. La vision royale trace un cap clair : celui de la sécurité hydrique et de la durabilité territoriale. Il appartient désormais au politique de transformer cette conjoncture en réforme, et cette réforme en héritage.
La vraie question n’est donc plus de savoir combien produire, mais où, avec quelle eau, et pour quel avenir collectif, en incluant explicitement l’eau dessalée comme ressource stratégique et structurante.










