Le Maroc a vécu mardi dernier une journée sans tribunaux, après que les avocats ont observé une grève générale touchant l’ensemble des juridictions. Selon les premières données, cette grève a connu un certain succès, entraînant l’absence de l’un des piliers essentiels du procès, sans lequel aucune justice ne peut réellement fonctionner. Le gouvernement mesure-t-il le temps perdu en une seule journée, simplement parce qu’il a refusé d’écouter une composante de la société qui constitue un élément fondamental dans la protection du droit et l’application des procédures sans abus ?
Il est inconcevable qu’un pilier central de la justice soit marginalisé lors de l’élaboration d’une loi censée encadrer la profession. Les avocats estiment en effet que le projet de loi présenté par le ministère de la Justice, visant à organiser la profession d’avocat, la fera régresser, allant jusqu’à affirmer que l’humanité n’a jamais connu une forme d’encadrement aussi contraignante.
Il ne s’agit pas ici de prendre parti pour les avocats contre le ministère ou le gouvernement, mais bien de dénoncer un mode de gestion et un comportement qui caractérisent l’action gouvernementale et ses relations avec les acteurs sociaux et professionnels. Une méthode fondée sur l’oreille sourde, qui n’écoute rien et ne prête aucune attention à la voix de la rue, laquelle est ici celle des organisations professionnelles.
Ce qui se passe autour de la loi sur la profession d’avocat, ainsi que la manière dont le gouvernement a traité cette catégorie qui jouissait autrefois d’un grand respect, rappelle ce qui s’est produit avec la loi organique sur le droit de grève. Le gouvernement avait alors présenté un projet de loi au Parlement sans engager de concertation avec la moindre organisation professionnelle, donnant naissance à un texte au profit d’une catégorie au détriment des autres.
Une telle approche, loin d’être saine, risque de porter atteinte à la paix sociale et de fragiliser les fondements d’une société cohésive, censée reposer sur la participation dans la prise de décision, plutôt que sur le recours à une majorité numérique qui a vidé l’institution parlementaire de sa véritable vocation.
C’est également au moyen de cette majorité numérique, utilisée pour s’imposer aux organisations professionnelles, qu’a été adopté le projet de loi portant réorganisation du Conseil national de la presse. Le gouvernement a refusé d’écouter les revendications des organisations professionnelles, tout comme il a ignoré les avis du Conseil économique, social et environnemental, du Conseil national des droits de l’Homme, ainsi que ceux de dizaines d’organisations de la société civile, des groupes de l’opposition et des conseillers de la deuxième Chambre.
Ces exemples illustrent la manière dont le gouvernement interagit avec la société à travers ses composantes professionnelles, syndicales et politiques, en foulant aux pieds le principe de l’approche participative consacré par la Constitution, alors même que cette dernière a été élaborée et adoptée selon cette logique, en tant que document suprême régissant les Marocains.
Que signifie alors le fait de voir les avocats descendre dans la rue pour protester, eux vers qui le citoyen se tourne pour obtenir justice lorsqu’il est lésé, ou au moins pour recevoir un jugement équitable s’il se trouve de l’autre côté ? La profession en est-elle arrivée à craindre pour sa propre survie ? Est-elle, à son tour, ciblée comme l’est aujourd’hui le secteur de la presse ? Le gouvernement nourrit-il l’intention d’éliminer toutes les formes d’expression sociale et de porter atteinte à l’auto-organisation des professions ?










