Dans l’imaginaire social marocain, la « virginité » dépasse sa dimension physique pour devenir une métaphore de la pureté et de la clarté, garantissant à l’individu la cohérence de son identité et la reconnaissance par autrui. Tout comme l’individu craint de perdre sa virginité comme symbole de pureté, la société redoute la perte de son « identité originelle », perçue comme une menace pour la légitimité de son existence.
Cependant, cette peur prend une forme plus complexe chez certains hommes, où la liberté elle-même est réduite à une « virginité imaginée » : lorsqu’elle est perdue, le sentiment de sécurité intérieure disparaît. La liberté n’est alors pas vécue comme une responsabilité critique ou comme la capacité de produire des alternatives, mais comme un pari fragile sur une pureté héritée, rapidement compensé par une fouille dans les origines de l’identité et un repli sur une pureté imaginaire.
C’est ici qu’émerge la culture de la victime comme récit compensatoire : le citoyen privé de liberté et de justice compense l’absence d’action critique en se positionnant dans la posture de la victime, où le « préservatif de la virginité » est rétabli comme symbole de pureté spoliée. La victime devient alors un récit alternatif oscillant entre deux récits dominants :
Le récit religieux : le grand gardien de la pureté corporelle et identitaire, légitimant la peur de la liberté au nom de la protection des valeurs.
Le récit sécuritaire : qui régule l’espace public sous le signe de la stabilité et considère la liberté comme un danger nécessitant surveillance et précaution.
Entre ces deux récits, le récit de la victime se positionne comme une expression d’une fragilité sociale profonde, mais il glisse rapidement vers une compétition symbolique : certains victimes de répression prolongent l’expression de leur identité même dans des espaces qui croisent les invariants des autres, se voyant accusés d’atteinte au sacré. Leurs combats s’insèrent alors dans l’agenda national, mais sous la forme de « micro-guerres » qui épuisent les énergies dans des conflits symboliques marginaux plutôt que de s’engager dans des enjeux stratégiques unifiants.
Ainsi, lorsque la liberté est réduite à la posture de la victime ou à des réactions protestataires, elle devient un outil réflexe plutôt qu’une pratique constructive. Le défi consiste à transférer la liberté du niveau de « pureté négative » à celui de la « pratique critique », où l’individu et la société peuvent se libérer à la fois de l’autoritarisme de la pureté et du chantage de la victimisation, en vue de produire un récit civil alternatif équilibrant mémoire, identité et droit à l’action libre.
L’objectif pragmatique de compenser la liberté par l’identité reste finalement une tentative de mobilisation morale et symbolique, en endossant le rôle de gardien et défenseur de la « virginité de l’esprit croyant ».
Mustapha El Manouzi










