L’expérience de l’auto-régulation chez les journalistes traverse aujourd’hui une impasse éthique profonde, appelant à une révision radicale des fondements, des références et des textes qui l’organisent. Mais loin d’une posture nihiliste, qui considère désormais l’auto-régulation comme un fardeau et plaide pour le retour à la situation antérieure, il convient de rappeler qu’aucune institution ne peut être jugée à travers les comportements de ceux qui l’occupent à un moment donné. Supposons qu’une institution élue voie l’ensemble de ses membres poursuivis pour certaines accusations : doit-on alors critiquer les individus ou l’institution elle-même ?
L’auto-régulation est une revendication légitime des journalistes, et il est nécessaire de la défendre. Toutefois, la volonté générale doit converger vers la réparation des dysfonctionnements provoqués par certaines personnes ou par les lois qui encadrent ce système.
L’un des principaux défauts du dispositif actuel réside sans doute dans la monopolisation de la décision au sein de l’organisme chargé de la régulation. Aujourd’hui, après que le plan bâti autour de ce que l’on appelle “la dérive du ciblage” a montré ses limites et révélé ses failles, il n’est plus possible d’en ignorer les conséquences. Il est désormais clair que ce plan entraînait la presse, dans son ensemble, vers l’échafaud, au profit d’acteurs qui ne souhaitent aucune concurrence dans un paysage pourtant suffisamment vaste pour accueillir tout le monde — pour peu que les esprits s’élargissent — sachant que ce qui existe aujourd’hui ne reflète qu’une partie infime des expressions sociales.
La situation actuelle exige une presse qui reflète réellement la diversité de la société. Cela ne peut advenir qu’en renonçant à la logique d’exclusion et en se conformant aux lois, même si celles-ci ne satisfont pas tout le monde. L’une des causes majeures de l’impasse éthique que traverse l’auto-régulation est précisément le non-respect de ces lois. Sous prétexte qu’elles seraient insuffisantes, le ministère n’a pas annoncé à temps les élections du Conseil national de la presse.
La logique imposait d’organiser ces élections à leur échéance, conformément au cadre existant, tout en entamant simultanément les démarches visant à réviser ou refondre entièrement la loi. Ce qui a aggravé la situation, c’est d’avoir accordé à l’“intérimaire” la moitié du mandat du “permanent”, créant un précédent anormal : on lui a attribué les mêmes prérogatives que celles de l’institution élue, ce qui est incohérent. Même si l’on admet que la loi présente des lacunes nécessitant une réforme, celle-ci aurait dû être menée dans des délais raisonnables. Or, les nouveaux textes n’ont été finalisés que presque à la fin du mandat du comité provisoire.
Aujourd’hui, après la “fuite” des enregistrements, il devient indispensable de tout réexaminer. Peu importe l’auteur de ces fuites : toute personneime s’estime lésée a le droit de saisir la justice. En revanche, le comité provisoire n’a plus aucune légitimité, puisqu’il est devenu, depuis le 4 octobre dernier, juridiquement caduc ; tout acte entrepris après cette date est considéré comme illégal.
Mais au-delà des considérations juridiques, les contenus divulgués sont désormais entre les mains de tous. Les Marocains et les utilisateurs des réseaux sociaux en ont pris connaissance. Il n’est donc plus possible de déplacer le débat vers la question du “droit légal”, en évitant celui des contenus eux-mêmes, contenus qui portent gravement atteinte à la crédibilité de l’auto-régulation.
Sortir de cette impasse suppose deux impératifs, et pas un de plus :
1. Examiner et enquêter sur les contenus des fuites et en tirer les conséquences “s’ils s’avèrent exacts”.
2. Retirer le projet de loi relatif au Conseil national de la presse du circuit législatif, et revoir non pas le texte uniquement, mais la méthode entière de son élaboration.









