Nous n’irons pas jusqu’à suivre le penseur américano-japonais Francis Fukuyama dans sa théorie de « La fin de l’histoire et le dernier homme », car nous croyons que l’Histoire est un fleuve en mouvement, qui ne prend fin que par une volonté divine lorsque Dieu ordonnera la résurrection de l’humanité. Pourtant, bien que nous ne croyions pas aux fins définitives, nous sommes aujourd’hui convaincus que le gouvernement d’Aziz Akhannouch nous a bel et bien menés vers la fin de la démocratie.
La démocratie, en tant que projet sociétal, est censée être protégée, sanctuarisée par une garantie constitutionnelle inaliénable. Mais le gouvernement, en tant qu’organe exécutif disposant de pouvoirs et de moyens, a réduit la démocratie à une simple formule de domination. Nous nous sommes retrouvés dans une démocratie purement arithmétique, traduite par une « dictature de la majorité », qui s’appuie uniquement sur le nombre de députés pour faire passer toutes les lois souhaitées, au mépris de l’opposition et même de la Constitution.
Il est impensable qu’un Parlement, censé exercer un rôle de contrôle de l’action gouvernementale et contribuer à l’amélioration des lois, adopte un projet de loi contraire à la Constitution, laquelle fait du suffrage un mécanisme de choix, remplacé ici par une logique de désignation, propre à une époque révolue, antérieure au moins à la Constitution de 2011.
La démocratie, dans sa définition théorique, repose sur la règle de la majorité tout en respectant les droits des minorités. Or, que dire lorsque la majorité numérique n’accorde aucun intérêt à la majorité réelle dans un secteur donné ? En s’appuyant sur son nombre de sièges, elle choisit de défendre les intérêts d’une minorité, alors même que tous les cris de la majorité sont ignorés. Ceci, malgré l’accent mis par la Constitution sur la nécessité de garantir à l’opposition les moyens d’exercer pleinement son rôle. Ainsi, pendant que l’opposition défendait les droits de la majorité dans un secteur précis, le gouvernement, fort de sa majorité, prenait fait et cause pour une minorité dans ce même domaine.
Il n’existe pas de démocratie sans écoute de toutes les voix. Même les régimes sans élections prétendent parler au nom de la majorité. Que dire alors d’un gouvernement dirigé par un parti qui n’a obtenu que dix pour cent des voix des Marocains inscrits sur les listes électorales, mais qui s’arroge le droit de gouverner au nom de tous, avec une seule voix et un seul modèle ?
Pour être plus concrets, prenons l’exemple du vote sur le projet de loi portant réorganisation du Conseil national de la presse. Celui-ci a été adopté uniquement grâce au nombre de députés détenus par la majorité, comme si le parlementaire était devenu un simple chiffre dans la machine gouvernementale, sans avis ni position. Pourtant, les voix qui se sont élevées contre ce projet – représentant les professionnels du secteur – ne peuvent être ignorées, car elles reflètent, sinon la majorité absolue, du moins une large majorité, aussi bien chez les éditeurs que chez les journalistes.
S’appuyer uniquement sur la force numérique pour imposer des lois dictées par les intérêts de « l’alliance des grands pouvoirs économiques » nuit profondément à la démocratie, et en proclame la fin. Une fin qui bafoue les idéaux fondateurs que le Maroc a choisis dans sa trajectoire historique faite de compromis, depuis le consensus national et le processus démocratique des années 1970, en passant par le gouvernement d’alternance dirigé par le défunt leader Abderrahmane Youssoufi, jusqu’à la Constitution de 2011. Des repères qui, semble-t-il, n’ont aucune signification pour le gouvernement actuel.










