À quelques mois des élections législatives de 2026, le débat politique marocain semble paradoxalement marqué par l’absence d’un véritable débat. Les partis se préparent à une nouvelle échéance électorale, les alliances se dessinent, les repositionnements individuels s’accélèrent, mais l’essentiel demeure largement absent : une confrontation sérieuse des projets de société.
Ce paradoxe révèle une crise plus profonde que la simple usure des organisations partisanes. Il traduit une crise des acteurs politiques eux-mêmes, de leur capacité à incarner un projet collectif, à susciter la confiance et à redonner du sens à l’engagement politique. La question n’est plus uniquement celle des institutions ou des règles électorales ; elle est devenue celle de la qualité du personnel politique et de sa capacité à représenter une société marocaine profondément transformée.
Une défiance qui dépasse les partis
Les enquêtes d’opinion menées au Maroc depuis plusieurs années convergent vers un même constat : la confiance envers les formations politiques demeure parmi les plus faibles accordées aux institutions publiques. Ce phénomène ne saurait être réduit à un désintérêt des citoyens pour la politique. Il traduit davantage une remise en cause de ceux qui prétendent la représenter.
Dans la littérature de science politique, Bernard Manin évoquait déjà la transformation des démocraties contemporaines vers une « démocratie du public », où les citoyens évaluent moins les idéologies que les capacités individuelles des dirigeants. Pierre Rosanvallon parle, quant à lui, d’une démocratie de la défiance, caractérisée par une surveillance permanente des gouvernants. Au Maroc, cette évolution prend une forme particulière : les citoyens continuent d’accorder une grande importance aux enjeux publics, mais doutent de plus en plus de ceux qui prétendent les porter.
L’écart entre les préoccupations sociales, l’emploi, la santé, l’éducation, le pouvoir d’achat, les inégalités territoriales et les débats dominants au sein de la classe politique nourrit progressivement un sentiment d’inutilité du débat partisan.
L’effacement de la figure du responsable politique
Le responsable politique remplissait historiquement plusieurs fonctions : représenter des intérêts, défendre une vision idéologique, structurer le débat public et former une nouvelle génération de militants.
Aujourd’hui, cette fonction apparaît largement affaiblie. Les campagnes électorales privilégient souvent la communication au détriment de la démonstration programmatique. Les trajectoires individuelles prennent le pas sur les appartenances doctrinales. Les changements d’étiquette partisane à l’approche des échéances électorales renforcent l’impression que les logiques de carrière l’emportent sur les convictions.
Cette personnalisation croissante contribue à brouiller les repères idéologiques. Lorsque plusieurs responsables peuvent successivement défendre des programmes contradictoires sans véritable coût politique, la distinction entre majorité et opposition devient moins lisible pour l’électeur.
Cette situation affaiblit l’une des fonctions essentielles des partis politiques : permettre au citoyen de choisir entre des visions alternatives du développement économique, de la justice sociale ou de la gouvernance publique.
Une professionnalisation inachevée de la vie politique
La crise actuelle révèle également les limites de la professionnalisation de l’action politique.
Dans les démocraties consolidées, exercer des responsabilités politiques suppose généralement une expertise sectorielle, une capacité à concevoir des politiques publiques, une maîtrise des mécanismes institutionnels ainsi qu’une responsabilité permanente envers les électeurs.
Au Maroc, la sélection des élites partisanes demeure souvent dominée par des équilibres locaux, des réseaux d’influence ou des considérations électorales immédiates. Les mécanismes internes de formation, de renouvellement des cadres et de promotion des compétences restent insuffisamment institutionnalisés.
Il en résulte un déficit de crédibilité lorsque les responsables politiques sont amenés à traiter de grands défis contemporains : transition numérique, intelligence artificielle, souveraineté économique, transition énergétique, réforme de l’État ou compétitivité internationale.
La politique apparaît alors moins comme un espace de production de solutions que comme un espace de gestion des rapports de force.
La montée d’une citoyenneté sans partis
L’un des phénomènes les plus significatifs de la dernière décennie réside dans le développement d’une participation politique qui contourne les organisations partisanes.
Les réseaux sociaux, les associations, les initiatives citoyennes locales ou encore les formes numériques de mobilisation permettent désormais à une partie de la population d’intervenir dans le débat public sans passer par les partis politiques.
Cette évolution ne traduit pas une dépolitisation de la société marocaine. Au contraire, elle révèle une politisation différente, davantage orientée vers des causes concrètes que vers des appartenances partisanes.
Les citoyens souhaitent participer aux décisions publiques, mais ne considèrent plus nécessairement les partis comme les principaux canaux de cette participation.
Ce déplacement constitue l’un des principaux défis auxquels les organisations politiques devront faire face dans les années à venir.
Les élections de 2026 : un test de crédibilité
Les prochaines élections législatives représentent bien davantage qu’un simple renouvellement de la Chambre des représentants. Elles constitueront un test de crédibilité pour l’ensemble des acteurs politiques.
La question centrale ne sera probablement pas celle du nombre de sièges remportés par chaque formation, mais plutôt celle de leur capacité à convaincre qu’elles disposent d’un projet cohérent, d’équipes compétentes et d’une vision à long terme.
Dans un contexte marqué par les grands chantiers stratégiques du Royaume — généralisation de la protection sociale, régionalisation avancée, transformation numérique, préparation de la Coupe du monde 2030 et consolidation du modèle de développement , les citoyens attendent des responsables capables de produire des solutions plutôt que de multiplier les promesses.
Redonner un sens à l’engagement politique
Face à cette crise, la réponse ne réside ni dans la multiplication des réformes électorales ni dans un simple renouvellement des visages.
La véritable reconstruction passe par une redéfinition de l’engagement politique lui-même.
S’engager en politique ne peut plus être perçu comme un moyen d’accès aux responsabilités ; il doit redevenir un engagement durable au service de l’intérêt général. Cela implique une sélection plus exigeante des candidats, un renforcement de la démocratie interne des partis, une véritable formation des futurs responsables et une culture de la responsabilité publique renforcée.
L’enjeu est également générationnel. Les jeunes Marocains, plus diplômés, plus connectés et davantage ouverts sur le monde, attendent une pratique politique fondée sur la compétence, la transparence et l’évaluation des résultats. Les formations qui sauront répondre à cette exigence pourraient profondément modifier les équilibres politiques des prochaines années.
Une démocratie qui se joue d’abord dans la qualité de ses acteurs
La solidité d’une démocratie ne dépend pas uniquement de ses institutions ni de son cadre constitutionnel. Elle repose également sur la qualité de celles et ceux qui les font vivre.
Le Maroc dispose aujourd’hui d’institutions relativement stabilisées et d’une architecture constitutionnelle qui offre des espaces de compétition politique. Mais ces mécanismes ne peuvent produire pleinement leurs effets que si les acteurs qui les animent sont porteurs de projets lisibles, de compétences reconnues et d’une véritable éthique de responsabilité.
À l’approche des élections de 2026, la question essentielle n’est donc peut-être pas de savoir quel parti remportera le scrutin. Il s’agit de déterminer si la classe politique marocaine saura convaincre que celle-ci demeure un instrument crédible de transformation collective. Car sans acteurs capables de redonner du sens à l’action publique, la démocratie risque de conserver ses procédures tout en perdant progressivement sa substance.









