Introduction problématique
Si les institutions juridiques et judiciaires sont habilitées à examiner la légalité des pratiques et décisions administratives sur la base des dispositions légales, le champ culturel et cognitif reste, quant à lui, dépourvu d’un mécanisme similaire. Une question cruciale se pose alors : qui audite qui, ou quoi ?
Le problème de l’analphabétisme traditionnel n’est plus le seul défi. Une nouvelle problématique, plus grave encore, s’est imposée : la fraude, la falsification et la vente de diplômes. Cela a entraîné la prolifération d’élites « formelles », détentrices de titres dénués de contenu réel. Ce phénomène menace la crédibilité des institutions éducatives et universitaires, tout en pesant lourdement sur la performance institutionnelle de l’État et de la société.
1 – La contradiction existante
La loi contrôle les comportements apparents (décisions, pratiques, procédures).
Le domaine cognitif, lui, requiert un mécanisme capable de mesurer la crédibilité, la compétence et l’intégrité scientifique.
Il en résulte la présence d’un « analphabétisme déguisé », plus dangereux que l’analphabétisme traditionnel, car il confère une légitimité à la fausse compétence et remet en cause le principe de justice cognitive au sein de la société.
2 – Le capital immatériel et la protection des deniers publics
Il est désormais clair que le capital immatériel et cognitif est aussi essentiel que le capital matériel et financier. L’absence d’intégrité scientifique et la prolifération de diplômes falsifiés ne fragilisent pas seulement la confiance dans les institutions, mais se traduisent concrètement par un gaspillage des deniers publics destinés à l’éducation, à la formation et à la recherche scientifique.
Tout investissement public dans des projets de développement perd de sa valeur s’il n’est pas encadré par de véritables compétences et un savoir authentique, car leur absence mène à des décisions irrationnelles et à l’échec des stratégies de développement.
3 – La violation du principe constitutionnel d’égalité des chances
La multiplication de diplômes falsifiés et la reconnaissance accordée à des personnes dépourvues de compétences réelles constituent une violation directe du principe constitutionnel d’égalité des chances, vidant le mérite de sa substance.
Ceux qui ont fourni des efforts réels pour acquérir des compétences légitimes se trouvent pénalisés face à ceux qui ont « acheté » leur statut. Cette situation érode la confiance dans les institutions et sape la justice sociale.
4 – Qui détient le droit d’auditer ?
L’État, à lui seul, ne suffit pas, car ses prérogatives se limitent à la régulation de la corruption administrative et financière.
Il est nécessaire d’associer universités, conseils scientifiques et culturels, ordres professionnels, ainsi que la société civile, dans un système indépendant d’audit cognitif et culturel.
5 – Pistes possibles
1. Mécanisme d’audit cognitif : création de comités indépendants d’évaluation des compétences et des productions, non pas sur la seule base des diplômes, mais selon la productivité scientifique et créative.
2. Responsabilisation des institutions éducatives et universitaires : contrôle rigoureux des procédures d’accréditation et de délivrance des diplômes, publication de rapports périodiques sur la qualité de la recherche scientifique.
3. Ancrage d’une culture de la reconnaissance : faire en sorte que la valorisation sociale soit liée à la production intellectuelle et professionnelle, et non aux titres formels.
4. Responsabilité de l’État : élaboration de politiques publiques pour lutter contre la « corruption cognitive » à l’instar de la corruption financière, et protection de l’espace public contre la manipulation culturelle et intellectuelle.
Conclusion
La protection du capital immatériel et cognitif n’est pas seulement une question culturelle ou académique, mais une condition essentielle à la sauvegarde des deniers publics et au respect du principe constitutionnel d’égalité des chances.
Dès lors, il devient nécessaire de mettre en place une double régulation :
une régulation légale pour contrôler la corruption administrative et financière,
et une régulation cognitive pour distinguer la véritable valeur de la contrefaçon.
Le véritable enjeu aujourd’hui est de passer d’une logique de légalité de la décision à une logique de légitimité du savoir, garantissant ainsi la crédibilité des élites, protégeant les investissements publics contre le gaspillage, et préservant la société et l’État des conséquences de la « désinformation académique » et de la « falsification culturelle ».
Mustapha Menouzi










