Par Abderrafii Hamdi
Le 22 août 2025, s’est tenue à Addis-Abeba, capitale politique du continent africain, une conférence internationale inédite sur les droits de l’homme et le développement, organisée par la Chine en partenariat avec plusieurs universités et centres de recherche africains.
L’événement, bien qu’ayant échappé à la une de la presse mondiale, n’était nullement marginal. Au contraire, il a constitué un moment symbolique marquant dans la transformation en cours des rapports entre le Sud et les normes universelles, et dans l’ambition chinoise de dépasser son rôle économique pour s’affirmer également sur le terrain conceptuel.
Ce n’est pas nouveau que la Chine ait une présence économique massive en Afrique : plus de cent mille entreprises, des échanges commerciaux atteignant près de 296 milliards de dollars en 2024, et des investissements dans les infrastructures allant des ports aux routes en passant par les zones industrielles.
La nouveauté réside dans le fait que cette présence dépasse désormais la logique du « financement contre silence » pour se traduire par une participation active à la formulation du discours, et à la redéfinition de notions telles que le « droit au développement », le « partenariat équitable » ou encore la « souveraineté culturelle ».
L’événement, bien que présenté sous un angle général, portait une signification politique claire. Que la Chine choisisse de parler des droits de l’homme au cœur même de l’Union africaine est déjà en soi une prise de position. Pékin ne se contente plus de défendre son modèle de développement dans ses frontières, mais cherche désormais à l’exporter et à lui conférer une légitimité de référence à même de rivaliser – voire de concurrencer – le modèle occidental.
La paradoxale ironie de l’histoire est que la Déclaration universelle des droits de l’homme de 1948 – première référence de l’architecture internationale des droits – a été adoptée à une époque où la grande majorité des pays africains étaient encore colonisés, sans souveraineté ni voix aux Nations Unies. Les débats de l’époque autour de la primauté des droits économiques et sociaux, soutenus par le bloc soviétique, face aux droits civils et politiques défendus par l’Occident, ne reflétaient pas les contextes africains ou asiatiques.
Aujourd’hui, la Chine revient sur ce débat mais sous un autre angle. Elle ne conteste pas l’idée même des droits de l’homme, mais refuse qu’ils soient formulés indépendamment des spécificités civilisationnelles, sociales et culturelles. Et sur ce terrain, elle n’est pas seule. L’Organisation de la coopération islamique, par exemple, avait déjà défendu une approche similaire : non pas en opposition frontale aux normes universelles, mais en posant comme condition leur adaptation aux contextes locaux.
Cette approche n’est pas dépourvue de logique, surtout dans un contexte où de nombreux pays africains estiment que les droits sont parfois instrumentalisés comme outils sélectifs de reddition de comptes, et que les normes imposées de l’extérieur ignorent les complexités du développement et des réalités économiques et sociales locales.
Cependant, ce débat ne saurait devenir un prétexte pour vider la notion de droits de son contenu ou pour justifier des dérives autoritaires sous couvert de « spécificité ». Car le développement, tel que défini même dans les textes des Nations Unies, ne peut se réaliser sans droits ni libertés, et ne se mesure pas uniquement en infrastructures, mais aussi en termes de justice, de participation et de dignité.
La question centrale reste alors la suivante : ce que la Chine offre à l’Afrique est-il un véritable projet de développement global, ou bien une simple mise en place logistique poursuivant des objectifs géostratégiques ?
L’Africain peut-il voir dans le partenariat chinois une chance de rompre avec les dépendances anciennes, ou s’agit-il d’un nouveau visage d’une dépendance silencieuse ?
Il n’existe sans doute pas de réponse tranchée. Mais une chose est certaine : l’Afrique dispose aujourd’hui de ce qu’elle n’avait pas en 1948 – la souveraineté, la représentation et la capacité d’influence. Reste à savoir si elle saura investir ce capital pour produire son propre discours sur les droits, non pas pour rester à la marge, mais pour participer à l’édification d’une nouvelle architecture mondiale qui ne l’exclue pas et ne l’utilise pas comme simple plateforme de passage.
La question, au fond, n’oppose pas seulement la Chine à l’Occident, mais deux visions des droits : l’une les considérant comme une valeur morale universelle issue de l’expérience européenne moderne ; l’autre les envisageant comme un processus historique, multiple et divers.
Entre ces deux visions, l’Afrique se trouve face à un test : sera-t-elle un simple réceptacle de ce débat, ou bien l’un de ses co-architectes ?










