Abderrafii Hamdi
Dans l’imaginaire marocain, le café n’est pas seulement une chaise, une table et une tasse de nus-nus ou de thé à la menthe. C’est une composante de la ville moderne, un prolongement des salons et clubs qu’ont connus certaines sociétés anciennes, un lieu où le débat politique croise la préoccupation culturelle, où naissent les amitiés autant que s’élaborent les positions. Le café s’est ainsi transformé d’un simple espace de consommation en une véritable institution sociale : un lieu où se retrouvent les étudiants, où s’installent les travailleurs nomades avec leurs ordinateurs portables, où se tiennent des lectures ou des performances artistiques dans sa version nouvelle de “café culturel”. Aujourd’hui, le café n’est plus un temps perdu en marge de la vie, mais bien le cœur battant de la vie citadine. Par conséquent, évoquer le bruit qui y règne n’est pas dénigrer sa valeur, mais au contraire défendre sa place comme symbole de la civilité et du respect de l’espace public.
Parler à haute voix dans les espaces communs n’est pas un phénomène récent. C’est un comportement ancien, lié au mode de vie tribal où l’élévation de la voix était signe de présence et d’affirmation de soi au sein du groupe. Mais lorsque la société a migré vers les villes, ce passage ne s’est pas accompagné d’une transformation des comportements. L’arrivée du smartphone n’a fait qu’aggraver la situation : le vacarme n’est plus seulement celui de conversations collectives animées, mais aussi celui d’appels téléphoniques qui révèlent les plus intimes détails familiaux et professionnels, de conversations vidéo transformées en spectacle public, ou encore de visionnages de programmes sur YouTube, haut-parleur ouvert, sans le moindre égard pour autrui. Dans les villes modernes, où l’espace est commun et partagé, on s’attendrait pourtant à un nouveau sens de la mesure, du respect et de la discrétion. Comme le rappelle Hannah Arendt : « L’espace public est un lieu de coexistence et de respect de la pluralité ». Or, ce que l’on constate aujourd’hui, c’est la persistance d’une culture rurale au cœur de la cité, qui érige le volume sonore en obstacle au passage du collectif à la citoyenneté.
Ce phénomène ne se limite pas aux cafés. La semaine dernière, il m’est arrivé de voyager à bord du TGV “Al Boraq” en direction de Tanger. La rame était pleine, et deux jeunes hommes, parlant avec un accent du Nord, racontaient à voix haute une histoire concernant une famille dont je connaissais personnellement le père. Ils s’attardaient dans les détails, en partie erronés, sous les regards incrédules des passagers. Je me suis retrouvé contraint d’écouter, avec un agacement profond, sans pouvoir ni rectifier leurs propos ni quitter la voiture. Paradoxe cruel : “Al Boraq” est un moyen de transport moderne, mais les comportements restent empreints d’un archaïsme dépourvu d’esprit civique.
On pourrait se demander : quelle solution ? Peut-être nous souvenons-nous de l’interdiction de fumer. Au départ, personne n’imaginait qu’une simple cigarette serait bannie de l’avion, du café, du train ou du bureau. Tout a commencé par de modestes affiches demandant poliment aux clients de ne pas fumer, avant que la loi ne s’impose. Ne pourrions-nous pas envisager la même chose pour le bruit ? Imaginer un texte interdisant les appels téléphoniques dans les cafés et les trains ? Bien sûr, cela semble impensable, tant le téléphone est aujourd’hui le prolongement de nous-mêmes. Mais l’esprit humain a toujours de l’ingéniosité pour inventer des solutions à ce que nous croyons être des habitudes immuables. N’est-il pas amusant – et peut-être nécessaire – de réfléchir sérieusement, et avec un brin d’humour, à un “Code du silence”, comme nous avons jadis adopté une loi anti-tabac ?
De la même manière que nous avons défendu le droit à la santé en interdisant la cigarette, il nous faut désormais défendre le droit au repos et à la quiétude dans nos espaces partagés. La ville n’est pas seulement un bâti, c’est aussi un art de vivre. Et nos cités ne seront pleinement urbaines que si nous redonnons au silence sa valeur de bien commun.
Baissez la voix… et élevez vos comportements.
Paris, le 27 septembre 2025










