Qu’est-ce qui gênerait le ministre de la Culture, de la Jeunesse et de la Communication s’il décidait de retirer du Parlement le projet de loi relatif à la réorganisation du Conseil national de la presse ? Que perdrait-il en relançant le débat depuis le début et en associant les professionnels à son élaboration ? Une telle décision ne nuirait ni au ministre ni à son département, bien au contraire : elle renforcerait leur crédibilité et constituerait une avancée historique, celle de parvenir à une loi sur l’autorégulation issue d’une véritable concertation. Pourquoi donc ne pas franchir ce pas ?
Le projet de loi sur l’autorégulation a ravivé les tensions entre le ministère et les professionnels — une situation préjudiciable à toute la profession, à moins que certains ne souhaitent un Maroc sans presse, ou aspirent à uniformiser le paysage médiatique au service d’agendas étroits et particuliers. Une telle approche va à l’encontre du choix démocratique du pays, car la démocratie ne saurait exister sans une presse plurielle et diversifiée dans ses lignes éditoriales.
Le sit-in organisé hier par plusieurs organisations professionnelles devant le Parlement peut être considéré comme un cri pour sauver la presse. Dans ce combat, il n’y aura ni vainqueur ni vaincu : soit tout le monde y gagne, soit tout le monde y perd. Soit la loi naît d’une approche participative, telle que consacrée par la Constitution — ce qui permettrait d’apaiser les tensions et de sauver le secteur — soit on persiste dans cette aventure périlleuse qui mènerait à une presse uniforme, symbole inquiétant d’un recul démocratique, contraire aux fondamentaux immuables du Maroc.
Personne n’aime manifester, surtout les journalistes et les professionnels de la communication, qui disposent déjà de multiples moyens d’expression. Mais descendre dans la rue signifie que toutes les portes du dialogue ont été fermées, et que la seule voie de sortie consiste à les rouvrir.
Les revendications des manifestants sont claires, tout comme l’objet de leur colère : la manière dont le projet de loi a été transmis au Parlement, le gouvernement ayant agi seul, sans réelle concertation avec les instances syndicales et professionnelles. Il a ignoré la démarche participative qui avait permis d’élaborer le Code de la presse et de la publication, ainsi que la loi instituant le Conseil national de la presse.
Les organisations professionnelles et syndicales considèrent que ce processus constitue une ingérence flagrante du gouvernement et une violation manifeste de la Constitution, dans ce qui relève d’une institution d’autorégulation. Tout a commencé par la décision de prolonger le mandat du Conseil de six mois, suivie de la création d’une commission provisoire pour deux ans, menant aujourd’hui à un vide institutionnel et administratif après l’expiration du mandat de ladite commission début octobre 2025.
Le ministère porte seul la responsabilité de ce vide juridique et des tensions qu’il a engendrées, en s’écartant de l’esprit et de la philosophie de l’autorégulation fondée sur les principes d’élection, d’indépendance, de démocratie, de représentativité et de pluralisme. Il tente à la place d’imposer une configuration professionnelle façonnée selon des considérations politiques, clientélistes et partisanes, remettant en cause le principe d’élection par listes pour les journalistes et éditeurs, et favorisant un monopole éditorial sous contrôle gouvernemental. Par ailleurs, le projet marginalise les syndicats en instaurant un mode de scrutin uninominal ouvert pour les journalistes, réduisant leur rôle au sein du Conseil.
Il est tout à fait possible d’élaborer une meilleure loi, qui ne suscite pas de division et fasse consensus autour d’un minimum de principes d’autorégulation. Une loi qui rompe avec les reculs observés en matière de droits et d’acquis du corps journalistique, et permette la mise en place d’un Conseil national de la presse élu, fondé sur les principes d’indépendance, de démocratie, de pluralisme et d’équité représentative entre toutes les composantes du secteur.
Un tel Conseil pourrait renforcer l’autonomie de l’autorégulation, garantir une représentation démocratique équilibrée et crédible, et consolider le rôle du Conseil national de la presse dans la défense de l’éthique professionnelle, des droits des journalistes et de la liberté d’expression — un pilier essentiel de tout système démocratique, conformément à l’article 28 de la Constitution.
Cette bataille n’oppose pas des camps rivaux : c’est une bataille pour le pays lui-même et pour son image démocratique, fondée sur la diversité politique, culturelle et médiatique. Réduire la presse à une seule voix, à une seule ligne, c’est porter atteinte à l’élan démocratique du Maroc. Sous la conduite de Sa Majesté le Roi Mohammed VI, le Royaume a rompu avec la décision unilatérale au profit de la concertation et du dialogue participatif — seuls garants d’une démocratie vivante. Car la simple majorité numérique, si elle peut fonder une légalité, ne suffit jamais à construire le consensus dont toute société a besoin.










