Par Mohamed Afri
À chaque fois que l’on évoque les aides publiques destinées à l’élevage du bétail et à son identification, ressurgissent immédiatement les chiffres faramineux révélés il y a six mois, mettant en lumière l’identité des véritables bénéficiaires de ces subventions. Des individus rapidement promus, dans l’imaginaire collectif marocain, au rang de “grands cheyaneqa” (intermédiaires véreux) puis à celui de “grands fraqchia” (spéculateurs sans scrupules), après avoir détourné sans vergogne un droit légitime du citoyen au profit de leurs comptes bancaires, dans une manœuvre opportuniste savamment orchestrée.
Le scandale a également mis à nu la fragilité de notre cheptel national (bovins et ovins), incapable en nombre de répondre à la demande intérieure, en particulier lors de la période de l’Aïd al-Adha, révélant ainsi l’échec criant du Plan Maroc Vert lancé en 2008. Ce programme, qui visait entre autres à constituer un troupeau national suffisant et sain, n’a ni tenu promesse ni rempli ses objectifs. Les chaînes de production, notamment celle de la viande, n’ont fait que “gaver” ceux qui les dirigent — responsables, proches et amis — sans aucune retombée tangible sur les prix au bénéfice du citoyen consommateur.
Cette problématique structurelle ne s’arrête pas là. Elle descend jusqu’au plus modeste des éleveurs, en passant par les bouchers et leurs puissants homologues, dont l’activité réclame aujourd’hui une refonte profonde, tant au niveau de la formation que de l’encadrement fiscal et commercial. Beaucoup sont à la fois éleveurs, commerçants et bouchers, ce qui brouille toutes les lignes.
Parler de l’aide publique à l’élevage renvoie immanquablement à la dernière sortie médiatique de l’Association nationale des éleveurs d’ovins et de caprins, qui a catégoriquement nié les accusations portées par l’Association marocaine pour la protection de l’argent public en juin dernier. Des accusations qualifiées de “graves dysfonctionnements” dans la distribution des aides, l’identification et la vaccination du cheptel national.
La défense de l’Association, qui affirme n’avoir bénéficié d’aucune aide, repose sur la non-divulgation des noms des bénéficiaires, invoquant la protection des données personnelles. Un argument qui suscite toutefois des doutes sur les véritables identités de ces “éleveurs d’opportunité”, devenus subitement “hommes d’affaires” dans le secteur — ce qui reste leur droit dans une économie de marché — mais uniquement depuis que des aides grasses, voire très grasses, ont été mises à disposition. Des aides peu contrôlées, laissant le champ libre à toutes les dérives.
Si l’Association n’a, en tant que personne morale, ni directement ni indirectement profité de ces aides, la question demeure : qui sont alors les vrais bénéficiaires ? Et devons-nous nous attendre à des noms surprenants ? Le soutien public, qui a fait couler tant d’encre et déclenché tant de polémiques, est désormais perçu par l’opinion comme un butin capté par les “fraqchia”, au singulier comme au pluriel.
Enfin, il est crucial de souligner que l’ampleur de ces aides et la faiblesse des mécanismes de contrôle ont étouffé toute velléité d’enquête parlementaire ou indépendante. Et pendant que la reddition des comptes tarde à venir, d’autres “cheyaneqa” s’infiltreront dans la prochaine liste de subventionnés. Espérons seulement qu’ils ne soient pas promus à leur tour au grade de “fraqchia”, dans une saison agricole que nous souhaitons pluvieuse et portée par un cheptel véritablement suffisant.










