Abderrafia Hamdi
Plus personne ne peut nier l’ampleur des transformations qu’a connues le Maroc au cours des deux dernières décennies. Le visage du pays a profondément changé : grands ports, autoroutes, train à grande vitesse, énergies renouvelables, et même certains chantiers sociaux supervisés par le gouvernement — bien que leurs effets attendus ne se soient pas encore pleinement matérialisés.
Tout cela est une réalité, devenue partie intégrante du quotidien des Marocains. Pourtant, ces réalisations restent, aux yeux des citoyens — et plus particulièrement des jeunes —, de simples chiffres, malgré leur importance. Elles ne suscitent ni sentiment d’appropriation, ni fierté collective.
Car une œuvre publique, avant d’être un budget ou un projet d’ingénierie, est d’abord une réponse à un besoin social et économique, qui ne peut susciter la fierté que si le taux de participation des citoyens y est élevé, réellement ou du moins symboliquement, à toutes les étapes de sa mise en œuvre. Voilà le cœur de la responsabilité de l’acteur public, au lieu de tomber dans la logique de la condescendance ou de la « faveur », traduite par l’attitude hautaine du « On leur a donné ce qu’ils voulaient ».
Gandhi disait : « Faire pour moi, sans moi, c’est contre moi. »
Au cœur de cette contradiction émerge la Génération Z, une génération qui résume sa conscience en images rapides et en hashtags, et qui organise ses protestations dans des salons de discussion fermés. Certains y voient une conscience impulsive et émotive, mais en réalité, elle prolonge une souffrance bien réelle : celle des familles face au coût de la vie, aux difficultés d’accès à la santé et à l’éducation, et à l’absence de perspectives. Ces jeunes ne parlent pas seulement en leur nom propre, mais au nom de familles entières. Ils deviennent ainsi la vitrine la plus visible et la plus bruyante d’une crise sociale profonde, qui dépasse les générations et traduit une crise de confiance durable.
Les raisons de la protestation ne se résument pas à la cherté de la vie ou aux conditions sociales. Elles résident surtout dans l’absence d’espaces capables d’accueillir la colère et de la transformer en débat.
Habermas parlait de « l’espace public » comme du lieu délibératif où se forge la volonté collective. Or, au Maroc, cet espace s’est érodé : les partis politiques et les syndicats ont perdu leur crédibilité, vidés de leur substance, laissant au citoyen — et surtout au jeune — deux univers contradictoires : celui de la famille, épuisée par les contraintes du quotidien, et celui, illusoire, des espaces numériques devenus le principal moteur de la contestation. Un espace qui favorise la mobilisation rapide et la puissance de la colère, mais qui ouvre aussi la voie à la désinformation et à la réaction émotionnelle.
L’autre partie du problème réside dans la nature des élites qui gèrent les affaires publiques. Au lieu de politiciens porteurs de vision et capables de proposer un projet collectif, un nouveau type de technocrates et d’ingénieurs a pris le relais. Mais, comme le décrit Pierre Bourdieu, l’ingénieur-expert n’agit que dans un cadre technique étroit, avec un langage souvent hautain qui exclut le citoyen du droit à la parole. La politique s’est ainsi transformée en une gestion technicienne froide, loin de ce que Max Weber appelait « l’art du possible ». C’est dans cet écart que naissent la frustration et la perte de confiance.
Quant aux médias publics, censés être le pont entre les réalisations et les citoyens, ils se sont eux aussi écartés de leur mission éclairante.
La médiocrité des programmes, l’absence de débats véritables, l’ignorance des problèmes concrets des gens, ont fait des écrans un miroir déformé de la réalité. Au lieu de défendre les réalisations et d’en expliquer la portée, ils ont contribué à les délégitimer, donnant l’impression que ces projets sont davantage matière à suspicion qu’à fierté.
Aujourd’hui, il ne s’agit pas seulement d’améliorer les conditions sociales et économiques, mais surtout de redonner à la politique son sens premier : un espace de débat et de participation. Il faut impliquer les citoyens dans la formulation des choix, et non les réduire au rôle de spectateurs.
Le politique doit redevenir un homme de vision, non un simple expert technique ; et les médias publics, une véritable agora, non une vitrine du vide.
Hannah Arendt écrivait : « La politique n’est pas une gestion technique, mais une action commune qui donne sens à la vie publique. »
En conclusion, si le Maroc a accompli beaucoup, le véritable défi consiste à transformer ces réalisations de chiffres en sentiment collectif d’appartenance, de dépenses en engagement, et de projets en horizon partagé.
Sans cela, les réalisations resteront orphelines, et les protestations ne feront qu’écho à l’absence de politique, bien plus qu’à la cherté du panier de la ménagère.










