– Écrit par Fouad Boujbir, chercheur en sciences du management et de l’économie, spécialiste des politiques publiques
Il y a des moments où l’on ne peut plus se contenter de regarder les choses en silence. Il y a aussi des débats auxquels on ne peut répondre uniquement par des slogans, des communiqués ou des éléments de langage. Ce qui se passe aujourd’hui au sein du RNI mérite, à mes yeux, autre chose : une réflexion sur ce qu’était ce parti, sur ce qu’il est devenu et, surtout, sur ce qu’il pourrait encore devenir.
Ces derniers jours, j’ai beaucoup échangé avec mon père autour de la situation actuelle du RNI, de son fonctionnement, de son évolution et du décalage que nous percevons entre ce que fut l’engagement politique d’une certaine génération et ce que nous observons aujourd’hui. Cette discussion avec lui m’a profondément interpellé, parce qu’elle ne relevait ni du règlement de comptes, ni de la nostalgie. Elle était plutôt une conversation entre deux générations autour d’une question simple : qu’est-il arrivé à l’idée que nous nous faisions de la politique ?
Mon père et ma famille ont rejoint le RNI après avoir été engagés dans les rangs de la gauche. À partir de 1973, au lendemain des événements de Moulay Bouazza, nous avons définitivement tourné cette page de notre engagement politique. Mon père s’est ensuite engagé dans les élections de 1977, sans aucune appartenance ni étiquette politique, à une époque où certains des ministres actuels du RNI n’étaient même pas encore nés.
Cette histoire familiale m’interdit précisément de parler du RNI avec légèreté. Je ne suis pas un observateur extérieur découvrant aujourd’hui l’existence de ce parti. J’en connais, par mon histoire familiale, les hommes, les débats, les engagements et surtout une certaine culture politique qui existait autrefois.
C’est justement pour cette raison que mon regard est aujourd’hui particulièrement critique.
À mes yeux, le RNI a progressivement perdu une partie de ce qui faisait sa raison d’être. Il est devenu un parti qui peine à porter une véritable vision idéologique, qui semble parfois davantage fonctionner comme une machine électorale et gouvernementale que comme une force politique fondée sur une pensée, une doctrine et une conception claire de l’avenir du pays.
Et lorsqu’un parti perd sa vision, il finit nécessairement par perdre quelque chose de beaucoup plus important : son âme.
*- Une précision historique que certains semblent avoir oubliée*
Il faut d’abord rappeler une chose, notamment à l’attention de ceux qui prétendent aujourd’hui parler au nom de l’histoire du RNI : l’idée de créer ce parti a été discutée dès 1976, et non en 1978, année de sa création officielle.
Cela peut paraître être un détail historique. Cela ne l’est pas complètement.
L’histoire d’un parti politique ne commence pas nécessairement le jour où ses statuts sont officiellement déposés. Elle commence dans les discussions, les réflexions, les rencontres et les convictions de ceux qui imaginent sa création.
Que certains responsables actuels connaissent imparfaitement cette histoire est déjà révélateur d’un problème plus profond : on ne peut pas prétendre incarner un héritage que l’on ne connaît pas réellement.
Un parti politique n’est pas seulement un logo, une couleur, un appareil électoral ou une succession de fonctions gouvernementale.C’est aussi une mémoire.
Et lorsqu’une organisation politique commence à oublier sa propre mémoire, elle commence progressivement à se détacher de ce qui lui donnait du sens.
*- Ce que mon père m’a appris de la politique*
La discussion que j’ai eue avec mon père m’a ramené à une conception de la politique qui semble aujourd’hui appartenir à une autre époque.
Pour lui, faire de la politique signifiait d’abord croire en quelque chose.
Cela signifiait être présent dans la société, connaître les citoyens, écouter leurs préoccupations, participer à la vie culturelle et sociale, travailler sur le terrain et accepter que l’engagement public impose des responsabilités.
La politique n’était pas un métier. Elle n’était pas une stratégie de communication. Elle n’était pas une succession de publications sur les réseaux sociaux. Elle n’était certainement pas un moyen de construire une carrière personnelle.
Elle reposait sur des convictions. Sur la parole donnée. Sur la loyauté. Sur le travail. Sur le respect des citoyens. Et surtout, sur une certaine idée de l’honneur en politique.
C’est probablement là que se situe aujourd’hui le véritable malaise.
Car le problème du RNI ne se résume pas à telle ou telle personne, à tel ou tel ministre ou à telle ou telle décision gouvernementale. Le problème est beaucoup plus profond : il concerne la nature même de l’engagement politique.
*- Entre l’héritage et la réalité actuelle, le fossé s’est creusé*
Lorsque je regarde aujourd’hui le RNI, je ne retrouve plus toujours cette culture politique.
Je vois un parti qui dispose de responsabilités importantes dans la gestion du pays, mais qui semble avoir de plus en plus de difficultés à répondre à une question essentielle : quelle est précisément sa vision du Maroc ?. Quelle société veut-il construire ?. Quelle conception de l’État défend-il . Quelle place accorde-t-il à la justice sociale . Quelle vision porte-t-il pour les classes moyennes ?. Quelle politique souhaite-t-il pour la jeunesse . Quelle conception a-t-il du service public ?. Quelle ambition porte-t-il pour l’école, la culture, l’administration et la cohésion sociale ?
Un parti peut gouverner sans avoir une grande idéologie. Mais il ne peut pas durablement gouverner sans une vision.
Or c’est cette vision que je cherche aujourd’hui dans le RNI. Et je ne la retrouve pas toujours.
*- Ce n’est donc pas une attaque contre le RNI de mon père*
Certains pourraient considérer mes propos comme une attaque contre le parti auquel mon père et ma famille ont appartenu. C’est exactement l’inverse.
Si je critique aujourd’hui le RNI, c’est précisément parce que je connais, par mon histoire familiale, ce qu’il représentait pour une génération de militants. Je ne renie donc pas cet héritage. Je le défends.
Je refuse simplement que l’on utilise l’histoire de ceux qui ont construit le parti pour légitimer des pratiques qui n’ont plus grand-chose à voir avec leur conception de l’engagement.
Il existe une différence fondamentale entre hériter d’un parti et hériter de ses valeurs.
On peut recevoir un héritage politique sans en avoir reçu l’esprit.
On peut occuper des responsabilités sans avoir compris le sens du combat de ceux qui nous ont précédés.
On peut connaître les noms, les dates et les fonctions sans connaître réellement l’histoire.
Et c’est peut-être là que se trouve aujourd’hui une partie du problème.
*- Mon père ne faisait pas de politique pour mentir aux citoyens.*
Mon père pratiquait la politique au sens noble du terme. Il la pratiquait par conviction. Par le travail. Par l’action culturelle. Par l’action sociale. Par la proximité avec les citoyens. Par le respect de la parole donnée.
Certainement pas par le mensonge.
Certainement pas par la manipulation Certainement pas par la communication destinée à masquer l’absence de résultats.
Et c’est cette différence qui me frappe lorsque nous discutons aujourd’hui de ce qui se passe au sein du RNI.
Je lui ai demandé, au cours de notre échange, ce qu’il pensait de cette évolution.
Sa réponse, au fond, était celle d’un homme qui a connu une autre époque de la politique : *on peut perdre une élection, on peut perdre une responsabilité, on peut même perdre un parti. Mais lorsqu’un mouvement politique perd ses convictions, il perd beaucoup plus que le pouvoir : il perd sa raison d’être.*
Cette phrase m’a fait réfléchir.
*- Un parti ne peut pas vivre éternellement de son passé*
Le RNI ne peut pas simplement invoquer son histoire lorsqu’elle lui est favorable et l’oublier lorsqu’elle devient embarrassante. L’histoire oblige. Elle oblige ceux qui viennent après à respecter ceux qui les ont précédés. Elle oblige aussi à regarder lucidement les erreurs du présent.
Un parti politique n’a pas vocation à survivre éternellement sous la même forme. Les partis naissent, évoluent, se transforment et parfois disparaissent lorsqu’ils ne correspondent plus aux aspirations de la société.
C’est peut-être précisément la question que le RNI devrait aujourd’hui avoir le courage de se poser.
*- Est-il encore capable de se réinventer ?*
Est-il capable de retrouver une pensée politique . Est-il capable de produire une véritable génération de militants, et pas uniquement une génération de candidats ?. Est-il capable de reconstruire une relation de confiance avec les citoyens ?. Est-il capable de replacer l’éthique, le travail et la compétence au cœur de l’action publique ?.
Ou bien est-il arrivé au terme d’un cycle ?
*- Je ne réponds pas à tous les drames*
À ceux qui vivent au Moyen Atlas (à Meknès, Khénifra, Azrou, Ifrane, aux Sources de l’Oum Er-Rbia, à Aguelmame Azegza ou encore à Zaouiat Cheikh
et Béni Mellal) ; à mes amis ainsi qu’aux amis de ma grande famille à Ait Baamrane, a Bouyzakarne, à lakhssas, à Agadir, à Tafrouat, à Tiznit, et au sein des Tribus Zayane, qui m’écrivent pour me demander pourquoi je ne réagis pas à telle ou telle polémique concernant le RNI, je répondrai simplement ceci :
*Je n’ignore pas vos messages. Je sélectionne simplement les drames auxquels je choisis de répondre.*
Car toutes les crises ne méritent pas une réaction. Et toutes les polémiques ne méritent pas que l’on y consacre son temps.
Ce qui m’intéresse aujourd’hui est beaucoup plus profond : comprendre comment un parti qui a été porté, à une certaine époque, par des hommes et des femmes convaincus, engagés dans la société et attachés à une certaine conception de l’action publique, a pu progressivement s’éloigner de cette culture.
C’est cette question que j’ai discutée avec mon père. Et c’est cette question que je pose aujourd’hui publiquement.
Je ne parle donc pas contre l’histoire de ma famille. Je parle au nom d’une certaine idée de cette histoire.
Et si le RNI n’est plus capable de retrouver cette idée, alors il faudra avoir le courage de reconnaître qu’un cycle est arrivé à son terme.
Car un parti politique peut perdre des élections. Il peut perdre des ministres. Il peut perdre des élus. Mais lorsqu’il perd ses convictions, sa cohérence et son âme, il ne lui reste plus qu’une structure.
Et une structure sans âme finit toujours, tôt ou tard, par disparaître.








